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Quand le sage désigne les causes de l’épidémie, l’idiot regarde le pangolin

Mis à jour : août 15


L’épidémie de coronavirus SRAS-CoV-2 entraîne des bouleversements majeurs dans la plupart des communautés mondiales. Cet événement met à jour de nombreux dysfonctionnements. Cela offre également une opportunité inespérée de remettre en question nos modes de fonctionnement et d’en tirer des leçons. Il est aujourd’hui nécessaire d’analyser les causes de cette épidémie et de proposer des solutions. Comme pour la plupart des problèmes environnementaux, sociaux et économiques contemporains, les éthiques et principes de la permaculture offrent une réponse adaptée et pertinente.


Voilà quelques pistes de réflexion.



La désignation de faux coupables



Le coronavirus SRAS-CoV-2, avant d’atterrir dans nos organismes, aurait une origine animale double : la chauve-souris et le pangolin (1). De même, les épidémies les plus notoires dans l’Histoire humaine viennent de maladies zoonotiques, c’est-à-dire transmises par les animaux. La peste bubonique au XIVème siècle vient des rats. Les grippes porcines et aviaires des 20 dernières années, comme leurs noms accusent, nous proviennent des porcs et des oiseaux en général (de la volaille aux pigeons). Les moustiques sont eux responsables, entre autres, de Zika, de la fièvre jaune, le paludisme, la dengue, le chikungunya. Devrions-nous donc nous débarrasser des chauves-souris, des pangolins, des porcs, des oiseaux, des moustiques, de tout ce qui ne serait pas Homo sapiens ? Question rhétorique.



Il semble, cependant, que ce genre de raccourcis puisse motiver des actions en défaveur d’autres espèces vivantes. En Australie, au début de cette année 2020, des feux d’une intensité inédite ont emporté 32 vies humaines, plus d'un milliard d'animaux ont été tués et une surface de plus de 100 000 km² a été réduite en cendres (2). Le responsable est désormais établi, « le changement climatique d’origine humaine a contribué aux conditions météorologiques qui ont causé les feux sans précédent de 2019-2020 dans le sud-est de l’Australie », affirme une équipe internationale de climatologues de premier plan du groupe World Weather Attribution (3).



A cette période, une autre espèce vivante a également été désignée responsable du problème.



En effet, les autorités australiennes annoncent le 14 janvier que, dans l’urgence, des tireurs à bord d’hélicoptères ont abattu plus de 5 000 dromadaires sauvages. Ces animaux ont été introduits dans les années 1840 par les colons pour l’exploration et le transport de marchandises dans l’arrière-pays et se sont depuis installés et multipliés. Afin de protéger des réserves d’eau très faibles, et dans ce contexte très particulier de méga-feu ravageant l’Australie, la décision a été donc prise de diminuer la population de dromadaires pour sauvegarder les réserves (4).



Il est intéressant dans cet exemple de voir que les activités humaines ne sont jamais remises en cause et ne font jamais partie des solutions mises en place. Ici, à quoi sont dues la pénurie d’eau et la présence d’une espèce devenue invasive, qui a naturellement également besoin de cette ressource ? Dans les deux cas, la réponse est la même. Le vrai coupable des pénuries d’eau dans le troisième plus gros pays exportateur mondial de bœufs et veaux (5), est bien connu et bien documenté. L’élevage industriel et l’agriculture intensive font partie des activités les plus gourmandes en eau (6). Elles sont, de plus, responsables d’un accaparement des terres suite à des déforestations et donc des destructions d’habitats naturels.



En tête de tous les articles, les illustrations des coupables désignés



Les causes profondes des catastrophes


La destruction d’habitats naturels par les activités anthropiques a un rôle capital dans la plupart des catastrophes qui nous affligent et que l’on qualifie encore de « naturelles ».



Par exemple, l’artificialisation massive des sols, activité très peu naturelle et massivement appliquée dans les milieux urbains et périurbains, entraînent des catastrophes dites naturelles. En effet, à cause de l’enrobage du sol et de la destruction des surfaces organiques (forêts, terres végétales, etc.) les eaux pluviales ne s’infiltrent plus autant et se retrouvent canalisées vers les cours d’eau les plus proches, jusqu’à atteindre la mer ou l’océan. Ce phénomène entraîne un rechargement quasi nul des nappes phréatiques en amont des bassins versants et des arrivées massives et canalisées d’eau en aval, donc des crues et des inondations dans les villes.



Alors est-ce que l’émergence du coronavirus, issu de la chauve-souris et du pangolin, est-elle aussi le fait de la simple présence sur Terre de la faune sauvage ou avons-nous une responsabilité dans cet événement ?



Dans un article paru au Monde diplomatique en Mars 2020, Sonia Shah explique le phénomène d’émergence de maladies zoonotiques (7). Le problème est bel et bien d’origine anthropique. Avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert aux microbes présents dans la faune sauvage les moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter. Un lien a par exemple été établi entre la survenue d’épidémies de maladies transmises par les moustiques et la déforestation (8). La disparition des arbres entraîne le ruissellement des eaux de pluie sur un sol dépouillé, formant des flaques favorables à la reproduction des moustiques. De plus, la déforestation entraîne une disparition nette de la biodiversité, donc des prédateurs et régulateurs naturels des larves de moustique.



D’autres causes sont pointées dans l’article de Sonia Shah. Au-delà de la destruction des habitats, il y a en cause la façon dont nous les remplaçons. En effet, les marchés d’animaux vivants font se côtoyer entre elles des espèces qui ne se seraient sans doute jamais croisées et qui se retrouvent accolées ensemble dans un habitat artificiel. De même, l’élevage industriel est un autre type d’habitat artificiel, en cause dans l’émergence d’épidémies. Les conditions de vie des animaux dédiés à l’abattage sont des conditions idéales pour la mutation de microbes en agents pathogènes mortels. L’exemple de la grippe aviaire de 2014, en Amérique du Nord, est révélateur (9).



Les solutions sont aujourd’hui connues


Si nous sommes responsables des déséquilibres dans notre écosystème, nous avons donc un contrôle sur ces déséquilibres et nous pouvons inverser la tendance.


« Les émergences de virus sont inévitables, pas les épidémies » - Larry Briant, épidémiologiste.

Ce n’est pas un hasard si les éthiques au centre de la permaculture accordent une importance vitale à la préservation des espaces sauvages et des habitats naturels. Comme vu dans un précédent article, les écosystèmes diversifiés et densifiés apportent de nombreux services écosystémiques. Outre la sécurité alimentaire, la beauté intrinsèque de la nature, la fourniture d’énergie, de soins, de sécurité contre l’incendie et l’érosion, etc., un écosystème diversifié apporte également une résistance et une résilience face aux épidémies.


Les trois éthiques au centre de la permaculture selon B. Mollison et D. Holmgren


Protéger l’environnement sous toutes ses formes, c’est assurer un cadre de vie résilient pour toutes les espèces vivantes sur notre planète (y compris nous-mêmes).



Quand avons-nous perdu notre lien profond avec l’environnement, cette notion d’appartenance à l’écosystème qui nous entoure ? Nous devons changer nos modes de réflexion. Il est temps d’oublier les solutions impliquant la destruction du vivant et il est temps de favoriser les solutions allant dans le sens de l’enrichissement de la biodiversité.


Comme le disait Bill Mollison :


« Vous n’avez pas une surpopulation de limaces, vous avez un déficit de canards. » Permaculture 1, 1979.

Bill Mollison - Crédits : rightlivelihoodaward.org




Nous discutons de ces sujets lors des initiations à la permaculture sur 2 jours. Pour en savoir plus sur la permaculture, rendez-vous à la page des formations de TELLUS.


Bibliographie


(1) Andersen, K.G., Rambaut, A., Lipkin, W.I. et al. The proximal origin of SARS-CoV-2. Nat Med 26, 450–452 (2020).


(2) https://www.lejdd.fr/International/australie-les-megafeux-sont-le-signe-que-notre-reve-de-maitrise-de-la-nature-touche-a-sa-fin-3945026


(3) Oldenborgh, G. J. V. et al. Attribution of the Australian bushfire risk to anthropogenic climate change. Royal Netherlands Meteorological Institute, NL.


(4) https://www.huffingtonpost.fr/entry/dromadaires-tues-australie-snipers_fr_5e1dcb6dc5b6640ec3db4afe


(5) https://www.mla.com.au/globalassets/mla-corporate/prices--markets/documents/trends--analysis/fast-facts--maps/mla-beef-fast-facts-2019.pdf


(6) http://www.fao.org/3/I9692EN/i9692en.pdf


(7) https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547?var_ajax_redir=1


(8) Zimmer, K., « Deforestation tied to changes in disease dynamics », The Scientist, New York, 29 janvier 2019.


(9) « What you get when you mix chickens, China and climate change », The New York Times, 5 février 2016

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